Multiplication des procédures-bâillons

Cette opiniâtreté qui a vaincu Total

Mercredi 29 juillet 2026

En France comme ailleurs, les procédures judiciaires diligentées par certaines grandes entreprises contre des militants, des chercheurs ou des journalistes tendent à se multiplier. Avec quelles conséquences ? Et quelles issues ? Le philosophe Alain Deneault raconte sa propre expérience, victorieuse.

par **Alain Deneault

Le 11 octobre 2024, sur mon île acadienne de la baie des Chaleurs, au Canada, je reçois un courrier de la République française. Plus précisément d’une juge d’instruction du tribunal judiciaire de Paris. « Nous vous informons que nous envisageons votre mise en examen. À cette fin, vous êtes convoqué pour procéder à votre première comparution. » Qu’avais-je donc fait pour mériter une telle missive ? Selon la société TotalEnergies, à l’origine de la plainte, j’aurais tenu des propos diffamatoires à son encontre, dans un documentaire diffusé sur Arte en novembre 2022. La citation incriminée, tronquée, n’est nullement contextualisée : « Comment ça se fait que c’est Total qui a les capitaux et non Greenpeace ? C’est Total eh bien, car Total a fait quoi (…) a fait travailler de force, via une partenaire, des populations infortunées au Myanmar. »

J’apprends dans cette lettre que TotalEnergies a déposé plainte contre moi le 7 février 2023. Cinq mois plus tard, le 7 juillet, une information judiciaire était ouverte, des investigations lancées, qui ont abouti au courrier reçu un beau matin d’octobre. J’ai désormais un mois pour préparer l’« interrogatoire de première comparution », qui doit aboutir à ma mise en examen et à mon renvoi devant le tribunal correctionnel.

Les plaintes de ce type, parfois qualifiées de « procédures-bâillons » en ce qu’elles visent à museler les voix critiques, sont devenues monnaie courante, en France comme au Canada ou aux États-Unis. La secrétaire générale de la Confédération générale du travail (CGT), Mme Sophie Binet, est poursuivie par le mouvement patronal Entreprises de taille humaine, indépendantes et de croissance (Ethic), car ses membres n’ont pas souffert d’être comparés à des « rats qui quittent le navire » — l’image utilisée par la dirigeante syndicale pour décrire la fuite d’entreprises hors de France. Lire la suite.

**Alain Deneault Professeur de philosophie à l’université de Moncton (Canada), auteur de De quoi Total est-elle la somme ?, Rue de l’échiquier - Écosociété, Paris-Montréal, 2023.

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