Agence France-Presse 14 octobre 2025 à 03h04
Des centres d’arnaque, accusés d’avoir extorqué des milliards de dollars dans le monde, se développent rapidement en Birmanie et utilisent désormais des antennes de Starlink, quelques mois après une opération « d’éradication », révèle une enquête de l’AFP.
Des dizaines de nouveaux bâtiments ont vu le jour dans ces complexes sécurisés d’où se font appels et contacts internet frauduleux à la frontière avec la Thaïlande, autour de Myawaddy (sud-est), selon des images satellite analysées par l’AFP. De longues rangées d’antennes de Starlink étaient visibles sur certains toits, selon des prises de vues réalisées par drone par l’AFP.
La société d’Elon Musk, qui n’était même pas mentionnée en février par le registre d’adresses internet APNIC, est depuis mi-juin l’un des deux principaux fournisseurs d’accès à internet en Birmanie selon cette organisation.
Une commission du Congrès américain a ouvert fin juillet une enquête pour déterminer le rôle joué par Starlink dans l’accès à internet de ces centres, a indiqué un porte-parole à l’AFP. Elle a le pouvoir d’appeler à témoigner l’homme le plus riche du monde.
SpaceX, maison mère de Starlink, n’a pas répondu aux sollicitations de l’AFP.
Sous la contrainte de la Chine, de la Thaïlande et de la Birmanie, les milices birmanes alliées à la junte, qui assurent la protection de ces centres de cyberfraude, ont promis en février de les « éradiquer ».
Environ 7.000 personnes, pour la plupart des citoyens chinois, ont été libérées dans le cadre d’opérations menées contre ces centres d’appels qui fonctionnent sur la base d’un système brutal ayant recours, selon les Nations unies, au travail forcé et à la traite d’êtres humains.
De nombreux travailleurs ont déclaré à l’AFP avoir été battus et contraints à commettre des arnaques par les chefs de ces centres, qui ciblent des victimes dans le monde entier notamment via les réseaux sociaux.
- Reprise des travaux -
Quelques semaines à peine après les gros titres sur ces opérations coup de poing, les travaux de construction avaient recommencé dans plusieurs des centres situés le long de la rivière Moei, qui constitue la frontière avec la Thaïlande.
Entre mars et septembre, plusieurs dizaines de bâtiments ont été construits dans le plus grand complexe de la zone, KK Park, selon l’analyse par l’AFP d’images satellites de Planet Labs PBC. De nouvelles routes et un rond-point ont également été aménagés et le poste de sécurité à l’entrée a été nettement agrandi.
Des prises de vue de KK Park, réalisées par des journalistes de l’AFP en septembre avec un drone, confirment que les travaux continuent : on y voit notamment des ouvriers travaillant dans de grands chantiers de construction de bâtiments, des grues et des échafaudages.
Par ailleurs, au moins cinq nouveaux points de traversée par bac de la rivière Moei sont apparus pour approvisionner des centres depuis la Thaïlande, selon d’autres images satellites.
L’AFP a également constaté de nouvelles constructions ou aménagements dans plusieurs des 26 autres centres d’arnaque répertoriés par le groupe de réflexion ASPI, en partie financé par le ministère australien de la Défense, autour de Myawaddy, dont ceux de Shwe Kokko, qualifiés de « célèbres » par le Trésor américain.
Le mois dernier, les Etats-Unis ont sanctionné neuf personnes en lien avec Shwe Kokko et le criminel chinois She Zhijiang, fondateur du grand centre de Yatai New City dans la ville.
- Starlink questionné -
La sénatrice Maggie Hassan, cheffe de file des démocrates au sein de la commission américaine conjointe (Sénat et Chambre des représentants) aux Affaires économiques, a demandé à Elon Musk de bloquer l’accès à Starlink aux usines d’arnaque.
« Beaucoup de gens ont noté l’augmentation des textos, appels et courriels d’arnaques, mais ils ignorent peut-être que des criminels à l’autre bout du monde peuvent mener ces escroqueries en utilisant Starlink », a-t-elle déclaré dans un communiqué.
L’élue a écrit à Musk en juillet, lui demandant de répondre à 11 questions sur le rôle de son entreprise.
Pour Erin West, ancienne procureure de Californie devenue présidente de l’organisation Operation Shamrock, qui fait campagne contre ces centres, « il est révoltant qu’une entreprise américaine permette que cela se produise ».
En juillet 2024, alors procureure spécialisée dans la cybercriminalité, elle avait averti Starlink de l’utilisation de ses antennes par les organisations criminelles dirigeant les centres, sans obtenir de réponse.
Les Américains sont une cible croissante pour les réseaux de cyberfraude d’Asie du Sud-Est, selon le Trésor, avec des pertes estimées à 10 milliards de dollars en 2024, en hausse de 66% sur un an.
Un rapport des Nations unies indiquait en 2023 qu’au moins 120.000 personnes seraient « forcées de commettre des escroqueries en ligne » dans des centres birmans. Ils seraient 100.000 de plus au Cambodge.
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