Agence France-Presse 19 novembre 2025 à 20h21
Une multinationale qui souhaite se développer au Moyen-Orient, un intermédiaire syrien bien connecté, une guerre qui éclate : la première journée de débats sur le fond a planté le décor du procès, mercredi à Paris, du cimentier Lafarge pour financement du terrorisme.
Le groupe français et d’anciens responsables sont jugés pour le versement en 2013-2014, via sa filiale syrienne Lafarge Cement Syria (LCS), de plusieurs millions d’euros à des groupes jihadistes armés afin de maintenir l’activité d’une cimenterie à Jalabiya, dans le nord de la Syrie.
Malgré son statut de prévenu, l’ex-PDG Bruno Lafont, 69 ans, retrouve vite à la barre son costume de grand patron de multinationale pour décrire au tribunal l’« acquisition majeure » par son groupe du cimentier égyptien Orascom pour se renforcer au Moyen-Orient, juste avant la crise des subprimes.
« Quand nous avons acheté Orascom, il y avait un projet d’usine en Syrie qui était assez avancé. À l’époque, on était en 2008 et la Syrie était très prometteuse », se souvient celui entré à Lafarge en 1983, qu’il a dirigé de 2007 à 2015.
Via l’acquisition, Lafarge entre alors en relation d’affaires avec le partenaire syrien d’Orascom, Firas Tlass, fils d’un ancien ministre de la Défense et frère du général alors à la tête de la garde républicaine syrienne. Détenteur de la licence gouvernementale d’exploitation de la cimenterie, ce notable gère les relations avec le régime syrien.
« Dès qu’il s’agissait de sujets très locaux, il entendait que ça passe par lui et que ça soit soumis à des actions de sa part », raconte Bruno Pescheux, l’ancien directeur général de la branche syrienne, qui se rappelle s’être fait « frotter les oreilles » pour avoir rencontré un ministre syrien sans l’intermédiaire.
Egalement renvoyé devant le tribunal, Firas Tlass est le grand absent de procès prévu jusqu’au 19 décembre, « bloqué » aux Emirats arabes unis pour un problème de dette « comme il est de tradition, surtout lorsqu’on a un mandat d’arrêt international », ironise la présidente Isabelle Prévost-Desprez.
Avec la cimenterie de Jalabiya, érigée dans le désert syrien au prix de 680 millions d’euros et inaugurée en 2010, Lafarge ambitionnait de devenir un « acteur significatif du marché cimentier syrien », alors « un bon endroit pour investir » avec un « gros potentiel », explique Bruno Lafont. L’usine ambitionnait de couvrir 30% des besoins en ciment de la Syrie et d’employer un millier de salariés.
- Tableaux et graphiques -
Pour cette première journée d’interrogatoires, le procès prend par moments des airs d’audit financier. Au-dessus des trois juges sont projetés des courbes d’évolution comparée de marge d’Ebitda de LCS et Lafarge, un tableau de bilan financier de la filiale syrienne entre 2011 et 2014, des schémas de sociétés en cascade réparties sur plusieurs pays…
Mais gens de droit et gens des affaires semblent ne pas toujours parler la même langue. « Le groupe Lafarge c’était à peu près 50% de ciment et 50% de granulats à béton. Et les marges du ciment sont bien plus élevées que les marges de granulat-béton (…) or, LCS c’est une marge ciment pure », tique Bruno Lafont sur un schéma comparatif des deux sociétés établi par les juges.
Mais quelques mois à peine après la mise en service de la cimenterie de Jalabiya, les printemps arabes éclosent à travers le Moyen-Orient, la Syrie s’enfonce dans la guerre civile.
« Les volumes ont chuté dramatiquement après la première année et chaque année c’était de moins en moins bon », regrette Bruno Pescheux, en charge de la branche syrienne de 2008 à 2014.
D’autant que dans le même temps la livre syrienne, devise dans laquelle la cimenterie vend sa production, plonge par rapport au dollar et à l’euro, monnaies dans lesquelles LCS a des prêts à rembourser. La filiale syrienne se retrouve sous perfusion financière de la maison-mère.
« La Syrie, il faut bien voir que c’est une situation très particulière au sein du groupe. Les DG ne peuvent pas aller sur place et dirigent à distance, je suis également à distance, donc on pilote à vue », confie un autre prévenu, Christian Herrault, alors bras droit du PDG.
Mois après mois, la situation sécuritaire se dégrade sur place. Les autres entreprises étrangères plient bagage. Pourtant Lafarge reste…
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