Paradis fiscaux et judiciaires

La sagacité d’Alain Deneault

jeudi 15 février 2018 par paradisfj.info

Entrevues · Société

La sagacité d’Alain Deneault

Par Simon Tardif · 13 février 2018
Un regard critique sur le présent permet de semer les graines de la société de demain.

Extraits de l’article :

LD : Avec plus d’une douzaine de publications à votre actif depuis 2005, il semblerait que la plupart de vos interventions dans les grands médias sont surtout le fait de vos livres sur les paradis fiscaux. Que pensez-vous que l’on peut en tirer ?

AD : Eh bien, je me suis intéressé aux paradis fiscaux pour susciter de la pensée. Les paradis fiscaux sont un cheval de Troie. Je suis comme tout le monde et les livres de fiscalité, ça m’emmerde. Lorsque je me suis mis à travailler sur le rapport entre le Canada et les paradis fiscaux dans mon livre Paradis fiscaux : la filière canadienne, j’ai dû lire des experts de l’Université de Syracuse qui étaient versés dans une compréhension fine des politiques fiscales de la Jamaïque des années 1970. Pourquoi faire cela ? Parce que les paradis fiscaux, lorsqu’on les présente posément, stratégiquement, l’on arrive à inscrire, en rusant, dans le débat public un enjeu qui suscite des questions que l’on ne peut pas soi-même poser directement. Si on les posait directement, nous serions censurés avant même d’atteindre l’espace public. Lorsque l’on aborde les paradis fiscaux, l’on a l’impression d’aborder un enjeu technique, ce qui rassure beaucoup de gens. Cet enjeu porte sur des choses très légitimes qui tiennent de l’État de droit et du trésor public, en plus des questions comptables et administratives. Ces sphères sont considérées sérieuses et donc dans cet univers-là, on peut semer la graine d’un questionnement. Il y a un contresens : nous avons un État qui permet ce qu’il est censé interdire ; cet État a pour partenaires d’autres États qui visent à le neutraliser ; nous avons des acteurs de cet État-là qui sont aussi les maîtres d’œuvre de ces autres États. Il y a des conséquences graves pour les États qui rendent pratiquement possible ce qu’ils devraient interdire. Donc, les questions viennent d’autrui ; je ne fais que pointer un phénomène qui peut être décrit en des termes extrêmement courants. Mon plaisir a été de susciter du questionnement. Le qualifier de philosophique serait peut-être abusif, mais considérer qu’il n’y a rien de philosophique dans ce questionnement-là serait tout aussi abusif. Il y a quelque chose de fondamental dans cette façon d’avancer dans un cheval de Troie. Ce qui m’a intéressé aussi, d’un point de vue philosophique, c’est comment les paradis fiscaux mettent à rude épreuve les concepts traditionnels que l’on utilise pour en parler. Ce qui m’a intéressé fut moins de mobiliser un corpus éprouvé de la pensée politique afin d’appréhender les paradis fiscaux, que de voir comment les paradis fiscaux modifiaient en profondeur la sémantique des termes que l’on utilise pour en parler tellement ces termes sont graves, importants et fondamentaux dans ce qu’ils représentent. Dans un monde où il y a les paradis fiscaux et les législations de complaisance, par lesquels passe la moitié des transactions financières internationales, dans lesquels il y a des milliers de milliards de dollars qui sont gérés de manière anomique, ces entités mènent des opérations qui sont contraires au nom même de l’entité ; un trust n’est plus un trust, une fondation caritative n’est plus caritative, une société exemptée n’en est plus une, une entreprise n’est plus une entreprise, mais elles n’en portent plus que le nom. Il y a donc quelque chose qui travaille le langage : la frontière, la souveraineté, la loi, le droit, le crime, l’État et l’investissement supposent tout un travail de redéfinition. Dans Offshore, c’est précisément ce qui m’a intéressé. J’y ai mis en relation des discours qui sont élaborés par des gens qui ne s’intéressent pas mutuellement à leur travail respectif, c’est-à-dire que j’ai mis en relation dans mon travail autant le discours d’un représentant syndical du milieu des marins avec les données d’un criminologue et celles d’une comptable. J’ai donc mis en relation des discours, des analyses d’acteurs qui n’ont pas l’habitude de se consulter mutuellement afin d’essayer de dégager une perspective sur le phénomène qui excède la somme des parties. Lire la suite


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