par Vivien Latour Publié le 23/12/2025 à 12h13
Le 4 décembre dernier, une plainte avec constitution de partie civile a été déposée auprès du doyen des juges d’instruction du tribunal judiciaire de Paris. Le motif claque comme une condamnation morale avant même d’être pénale : « complicité de génocide et crimes contre l’humanité ». Dans le viseur du Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda (CPCR) et de ses fondateurs, Alain et Dafroza Gauthier : la Banque de France. L’accusation porte sur sept virements bancaires, opérés entre le 5 mai et le 1er août 1994, depuis les comptes détenus par la Banque nationale du Rwanda (BNR) logés rue de la Vrillière, à la Banque de France. Montant total : 3,17 millions de francs, soit près de 500 000 euros.
Des fonds débloqués en plein massacre, alors que le gouvernement intérimaire rwandais orchestrait l’extermination des Tutsi. L’argent n’a pas d’odeur, mais il a une destination. Parmi les bénéficiaires identifiés figure la société Alcatel, destinataire d’un virement de 435 000 francs le 5 mai 1994. Selon les plaignants et leurs avocats, cette somme aurait servi à l’acquisition de téléphones satellites. Pas de fusils ici, mais de la technologie. Des outils de coordination jugés cruciaux pour la machine génocidaire, permettant aux donneurs d’ordres de piloter les massacres à distance.
[…] Cécité ou négligence ?
La chronologie est accablante. Le 17 mai 1994, l’ONU décrétait un embargo formel sur les ventes d’armes au Rwanda. Pourtant, les flux financiers ont continué de transiter par Paris jusqu’en août, alors même que d’autres institutions financières européennes bloquaient les mouvements suspects. Aussi, l’argument de l’ignorance peine à convaincre face à l’ampleur médiatique et diplomatique du génocide dès la mi-mai 1994. Pour les parties civiles, ne pas geler les comptes de la BNR relevait, a minima, d’une négligence coupable. La Banque de France a agi. Elle a autorisé. Elle a exécuté.
[…] Amnésie de papier et temps long de la justice
Juridiquement, l’angle d’attaque des avocats du CPCR est précis : il ne s’agit pas de démontrer une adhésion idéologique de la Banque de France au projet génocidaire, mais de prouver la fourniture consciente de moyens. Selon le texte déposé au tribunal, l’institution « avait connaissance de ce que les autorités gouvernementales commettaient, et allaient commettre, des crimes contre l’humanité ». L’accusation soutient qu’en autorisant ces transferts alors que les massacres étaient de notoriété publique, la Banque de France ne pouvait ignorer qu’elle facilitait « matériellement la commission de ces crimes ». C’est cette « connaissance de cause » qui constitue, pour les plaignants, le cœur de la complicité.
[…] À Kigali, la démarche est accueillie avec gravité. Philibert Gakwenzire, président de l’association de rescapés Ibuka, considère cette plainte comme un « acte fondé », soulignant que le rôle trouble de certaines institutions financières est une donnée historique connue. Lire la suite.