Par Anne-Sophie Lechevallier Publié le 17/10/2026 à 12h48
D’emblée, Victoria Bateman a prévenu l’assistance réunie ce matin du samedi 10 octobre dans la salle des conférences du château de Blois. Ceux qui le voulaient pouvaient sortir. En préparant cette conversation d’une heure avec cette historienne et économiste britannique organisée par les Rendez-vous de l’histoire à l’occasion de la parution de son premier livre traduit en français, Economica. Comment les femmes ont enrichi le monde (Point Nemo), l’éventualité que cette féministe, qui a enseigné pendant vingt ans à Oxford et à Cambridge, se mette à nu – littéralement – nous avait effleuré l’esprit à plus d’une reprise. Elle l’avait déjà fait à plusieurs occasions dans son pays pour dénoncer le Brexit, pour interroger sur l’assignation de genre, des polémiques s’étaient ensuivies. Ce samedi, c’est donc sans rien savoir, mais avec la certitude qu’il était possible que Victoria Bateman fasse de cette estrade l’occasion d’une nouvelle performance-manifeste, que nous la retrouvons, accompagnée de Sylvie Deraime, son interprète, cotraductrice de son livre. Devant une salle comble, la conversation commence. En voici de larges extraits.
[…] Et inversement, pour quelle période cela a-t-il été le plus facile ?
La réponse évidente serait les périodes les plus récentes. A l’époque contemporaine, les gouvernements recueillent des données de comptabilité nationale qui nous fournissent une multitude de détails sur l’économie. Mais en fait, l’une des périodes plus anciennes où je me suis retrouvée entourée d’une profusion de preuves, c’est l’Egypte ancienne. En raison de la coutume d’envoyer les défunts dans l’au-delà avec un témoignage visuel très détaillé de leur vie sur terre, nous possédons de nombreuses représentations de la vie quotidienne. On peut y voir des femmes travaillant dans les champs aux côtés des hommes, fabriquant du tissu, jouant de la musique… Les femmes dans le monde antique jouissaient en réalité de beaucoup de droits et de liberté – davantage, je pense, à bien des égards, que les femmes en Egypte aujourd’hui. Cela montre bien comment, en tant que sociétés, nous pouvons régresser avec le temps plutôt que progresser.
(Elle continue de se déshabiller et incite les spectateurs à la photographier.)
Pourquoi avoir entremêlé l’histoire économique des femmes à celle des hommes ? Et ne pas avoir écrit seulement celle des femmes ?
Nous savons tous que l’histoire a été écrite pendant très longtemps par des hommes, pour des hommes, sur des hommes. L’histoire des femmes a été reléguée aux marges, comme si elle ne relevait que d’un intérêt minoritaire. Alors que les femmes représentent la moitié de la population, nous méritons d’être au cœur du récit et pas dans les notes de bas de page. Je voulais placer les femmes au cœur de l’histoire, aux côtés des hommes. Et je refuse de commettre l’erreur que tant de grands historiens masculins ont commise par le passé, à savoir ignorer purement et simplement la moitié de l’humanité.
Vous établissez un lien entre la réussite de certains empires, notamment la Perse que vous opposez à la Grèce, et leur choix d’entraver ou de favoriser les libertés féminines. Sur quoi fondez-vous ce lien ?
(En parlant, elle se lève, nue, son livre dans une main, son micro dans l’autre.)
Le message central de mon livre est sans doute que la quasi-totalité des grandes civilisations de l’histoire ont été celles où les femmes se trouvaient au cœur de l’économie. Plus important encore, presque chaque effondrement de civilisation a été précédé d’une restriction des droits et des libertés des femmes. Cela a été le cas il y a deux mille ans, quand les Romains ont commencé à s’inquiéter du fait que les femmes ne faisaient pas suffisamment d’enfants, qu’elles ne se mariaient pas. Ils s’inquiétaient aussi de la hausse de l’immigration et d’un cosmopolitisme croissant, et des conséquences sur la culture romaine. Il y a eu cette pression sociale, à partir de l’empereur Auguste, pour chasser les femmes du travail rémunéré et les renvoyer au foyer pour le bien de Rome. Je suis triste de constater que cela s’est répété tout au long de l’histoire dans de nombreuses sociétés. Je crains que nous courions aujourd’hui le risque que cela se reproduise.
Pas seulement dans des pays comme l’Afghanistan, mais aussi en Amérique et, avec la montée du populisme de droite, ici, en Europe. Les attaques contre les femmes commencent toujours par des attaques contre leur corps, par des tentatives de les pousser à utiliser leur corps comme le veut le patriarcat : pour le sexe et pour faire des bébés, et pour rien d’autre. Certainement pas pour le militantisme politique ! Alors s’il vous plaît, ne reproduisons pas la plus grande erreur de l’histoire humaine. Continuons à consolider les droits des femmes plutôt qu’à les faire reculer. Pour lire l’intégralité de l’entretien.