Par Anne-Toscane Viudes Publié hier à 19h00
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Livre. En 2022, l’image du cintre est mobilisée lors des manifestations après l’annulation de l’arrêt Roe vs Wade, qui avait légalisé l’avortement aux Etats-Unis, en 1973. Si cet instrument n’a, dans les faits, pas été fréquemment utilisé dans le cadre des interruptions volontaires de grossesses (IVG) clandestines, il reste étroitement associé au souvenir de la précarité et de la douleur éprouvées par des millions de femmes.
C’est cet objet, symbole d’un archaïsme médical et d’un temps où avortement et souffrance des corps étaient inséparables, qui sert de point de départ à l’historienne Bibia Pavard dans son ouvrage intitulé La Douleur et le Soin. Enquête sur Harvey Karman et sa méthode d’avortement (La Découverte, 328 pages, 22 euros). Maîtresse de conférences à l’université Paris-Panthéon-Assas, elle s’empare de la vie de ce psychologue américain (1924-2008), dont le nom reste associé à la méthode par aspiration, pour l’inscrire dans un récit plus global qui dessine la carte des circulations médicales et militantes en contexte de guerre froide. L’historienne met ainsi en scène de manière vivante le passage de la clandestinité à la légalisation de l’IVG.
A priori née en Chine, et fréquemment utilisée dans l’espace soviétique où l’avortement est autorisé depuis les années 1950, la méthode dite « de Karman » est présentée par les gynécologues communistes comme une manière rationnelle, rapide et sûre de procéder à une IVG. Après avoir traversé le rideau de fer à la fin des années 1960, l’IVG par aspiration devient la technique privilégiée aux Etats-Unis puis en Europe. Plus simple, moins dangereuse et pensée comme allant de pair avec un protocole d’accompagnement psychologique, cette méthode n’est pas seulement une révolution médicale. Elle est aussi le signe d’un changement de paradigme majeur : l’avortement n’a plus à être synonyme de traumatisme.
Karman, qui mena une existence romanesque, a joué un rôle central dans le perfectionnement et la circulation de cette méthode. Né en 1924, ancien délinquant juvénile devenu soldat puis reporter, il s’intéresse au sujet de l’IVG durant ses études de psychologie et se met à pratiquer des avortements illégaux. En 1955, l’une de ces opérations se solde par le décès d’une jeune femme, lui valant deux ans et demi d’emprisonnement. C’est au cours de la décennie suivante que Karman met au point un instrument révolutionnaire, la canule, passant ainsi « du criminel au militant ». Ce petit tube en plastique souple permet d’éviter le risque de perforation utérine et et de pratiquer des avortements par aspiration. Lire la suite.