Agence France-Presse 16 février 2025 à 05h31
L’Argentin Javier Milei affronte un épisode potentiellement délicat de sa présidence, après avoir fait vendredi la promotion d’une cryptomonnaie qui s’est ensuite effondrée, suscitant des accusations « d’escroc », des appels à une commission d’enquête, voire un procès.
Après 24 heures de vives réactions à ce que la presse a déjà qualifié de « crypto-scandale », la présidence a annoncé samedi dans un communiqué saisir le Bureau anti-corruption pour identifier une éventuelle « conduite inappropriée d’un membre du gouvernement, y compris le président ».
Tout en assurant que M. Milei « n’a en aucun cas participé au développement » de la cryptomonnaie en question, la présidence a aussi annoncé « une enquête urgente sur le lancement de la cryptomonnaie $LIBRA, et toutes les sociétés ou personnes impliquées » par une unité d’enquête placée « dans l’orbite de la présidence ».
Au pouvoir depuis 14 mois, Javier Milei, toujours hyperactif sur les réseaux sociaux, avait publié vendredi soir sur X un message saluant « un projet privé » dédié à « stimuler la croissance de l’économie argentine, en finançant les petites entreprises et les entrepreneurs argentins ».
Un lien dans le message menait au projet « vivalalibertadproject.com », reprenant un slogan fétiche de l’ultralibéral Milei : « Viva la libertad, carajo ! » (Vive la liberté, bordel !).
« Le monde veut investir en Argentine. $LIBRA », concluait le tweet en nommant la cryptomonnaie, basée sur la technologie blockchain, qui n’est pas adossée à de l’argent réel.
Quelques heures plus tard, M. Milei supprimait le message initial, expliquant en une nouvelle publication : « Je ne connaissais pas les détails du projet et après en avoir pris connaissance, j’ai décidé de ne pas continuer à le diffuser ». Il assurait n’avoir « évidemment aucun lien » avec la « présumée entreprise privée ».
Très vite les critiques ont fusé, d’économistes et spécialistes de l’univers des cryptomonnaies en Argentine, et d’opposants, soulignant que la $LIBRA pourrait n’être qu’une escroquerie ou une pyramide de Ponzi.
- « Hameçon d’une arnaque numérique » -
« Le président vient de lancer publiquement une arnaque mondiale », a ainsi écrit sur X Javier Smaldone, informaticien et influenceur connu pour sa dénonciation d’arnaques pyramidales.
Selon lui, ce qui s’est passé est un « rug pull » (tirage de tapis), et l’ensemble de l’opération concernant la $LIBRA a duré « environ deux heures », déplaçant un volume approximatif de 4,4 milliards de dollars.
Selon The Kobeissi Letter, publication de référence sur les marchés financier mondiaux, autour de 80% des actifs $LIBRA étaient dans les mains d’un petit groupe d’initiés avant l’appui exprimé par M. Milei.
Après quoi, la valeur de la cryptomonnaie a bondi, passant de quelques dixièmes de dollars à un pic de 4.978 USD. « Plus de 50.000 portefeuilles sont devenus détenteurs de $LIBRA » en quelques heures, indique The Kobeissi Letter sur X. Puis les détenteurs initiaux ont commencé à vendre, engrangeant des millions, avant que la valeur ne s’effondre.
« Jusqu’à présent, il a été découvert que le montant qui a été pris s’élève à environ 107 millions de dollars. Peut-être davantage », a indiqué M. Smaldone à l’AFP.
Samedi, l’opposition est farouchement montée au créneau, en première ligne l’ex-présidente (2007-2015) et toujours cheffe de file de l’opposition péroniste (centre-gauche) Cristina Kirchner, qui a qualifié M. Milei de « crypto-arnaqueur » agissant comme « l’hameçon d’une arnaque numérique ».
« C’est ça ta liberté de marché… celle du casino. Ton masque est tombé », a-t-elle ajouté sur X.
Le groupe Union pour la Patrie (péroniste) à la Chambre des députés a annoncé qu’il présenterait lundi « une demande de "procès politique" » contre Milei, c’est-à-dire une procédure en vue d’une destitution éventuelle.
- Parole présidentielle « démolie » ? -
Pour la Coalition civique (centre-droit), le député Maximiliano Ferraro a estimé que le Parlement doit à tout le moins « créer une commission d’enquête spéciale » pour « clarifier les faits et déterminer les responsabilités ».
« C’est la deuxième fois que le président recommande une arnaque. Ce n’était pas une simple maladresse », a accusé Martin Lousteau, président de l’UCR (centre-droit).
Il se référait à un épisode en 2021 où Milei, alors simple député mais économiste très médiatique, avait été brièvement associé - pour donner une « opinion » selon lui - à une firme crypto, CoinX, par la suite visée par la justice.
Préparant ce qui s’apparente à une défense, Francisco Onato, présenté dans la presse comme avocat personnel de M. Milei, a affirmé sur X que « le président n’a rien promu, il a seulement célébré l’intérêt d’une entreprise pour le marché argentin ».
Pour le quotidien La Nacion (conservateur), que ce soit par méconnaissance ou pire, le « scandale crypto » laisse Milei « sans aucune explication qui sauve sa responsabilité ».
« La parole présidentielle a été démolie en un temps record », conclut le journal.
Agence France-Presse