Par Isabelle Mandraud Publié aujourd’hui à 06h15
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Les yeux rivés sur la caméra de son ordinateur portable, Dmitri Mouratov, 64 ans, brandit un objet, puis un autre et encore un autre. « Voici ses lunettes, voici son enregistreur, son sac… » Joint par messagerie cryptée, le cofondateur du média russe indépendant Novaïa Gazeta, colauréat du prix Nobel de la paix en 2021, s’est assis au bureau qu’occupait Anna Politkovskaïa jusqu’à sa mort. Les affaires personnelles de la journaliste assassinée en 2006, il y a tout juste vingt ans, le 7 octobre − jour anniversaire de Vladimir Poutine −, ont été conservées à leur place dans les locaux du journal moscovite. Sur sa table de travail, un ouvrage jauni du code pénal russe commenté est resté ouvert à l’article 63 sur les « circonstances aggravantes ».
Tout autour, sur les murs de la pièce transformée en mémorial, Novaïa Gazeta a affiché l’enquête que ses journalistes ont eux-mêmes menée après la disparition de leur consœur, alors âgée de 48 ans, tuée par balles dans l’ascenseur de son immeuble. Actes de la procédure, plans, images de vidéosurveillance, schémas de la reconstitution du meurtre, profils des tueurs et de leurs complices, arrêtés et condamnés par la suite, photo de l’arme, un Makarov 9 mm utilisée à l’époque par les services de sécurité… Aucun commanditaire n’a cependant jamais été identifié. Mais pour Dmitri Mouratov, qui s’appuie sur l’implication d’un policier, et celle d’hommes affiliés au FSB, les services russes de sécurité, la conclusion est simple : « L’Etat a participé à cet assassinat. »
Il était son rédacteur en chef, celui qui la pressait de faire une pause, qui l’a même exfiltré quelque temps en Autriche, en 2001, pour la mettre à l’abri, au vu des nombreuses menaces de mort qu’elle recevait pour ses reportages en Tchétchénie ravagée par une seconde guerre (1999-2009). Parfois, le ton montait car son interlocutrice se montrait inflexible. « A l’été 2006, nous avons eu des discussions très sérieuses, admet Mouratov. J’étais persuadé qu’elle devait cesser d’aller sur place parce que cela devenait trop dangereux, elle me répondait que cette petite république avait survécu à deux guerres sanglantes et qu’elle ne pouvait pas laisser tomber. » Lire la suite